Les plus démunis de capital scolaire et de croyance dans leur capacité à l’acquérir, scolairement disqualifiés, ne peuvent « sauver la face » qu’en participant à des groupes de pairs imprégnés à la fois des valeurs les plus incontestées de la culture d’origine (comme la sexualisation des rôles, l’affirmation de la domination masculine et de valeurs de virilité) et des valeurs dominantes de la société contemporaine : l’appropriation des biens matériels (et en particulier des attributs vestimentaires) qui permettent de « sauver la face » apparaît à la fois beaucoup plus valorisée et beaucoup plus accessible que celle des biens scolaires. Fondés sur l’analogie de condition et de position de ses membres et sur des intérêts symboliques communs, univers où prévalent les attributs collectivement acquis par l’inculcation primaire (comme la domination masculine qui se traduit dans l’organisation domestique) et des critères matériels de classement socialement consacrés (par exemple ceux des modèles d’intégration défendus par l’industrie de la production culturelle et en particulier les attributs vestimentaires qui permettent de « sauver les apparences »), ces collectifs juvéniles apparaissent comme les seuls capables de produire une alternative à l’indignité : instances concurrentes de consécration, ils permettent d’obtenir une considération immédiate en dehors du cercle familial et de l’univers scolaire. Le groupe des pairs procure des profits de reconnaissance en se référant aux principes de classement les plus indiscutables, les plus immédiatement crédibles : virilité et attributs de la réussite matérielle. Scolairement disqualifiés, professionnellement invalidés (stagiaires permanents jugés « inemployables ») et, dans certains cas, familialement stigmatisés par leur échec scolaire et professionnel, par leurs « mauvaises fréquentations » et par le discrédit qu’ils font peser sur la réputation de la famille, rassemblés dans des quartiers périphériques dégradés, échappant au contrôle scolaire et au contrôle parental, soustraits à la discipline du travail, « jeunes à perpétuité » (notamment hors d’état d’accéder à un emploi stable, de conquérir leur autonomie par rapport à la famille parentale et de former une famille conjugale), sans affectation sociale, ils sont « livrés à eux-mêmes » ou, plus précisément, à la « culture de rue », à plein temps, pour une durée de plus en plus longue et sans grand espoir de pouvoir s’en sortir. Sans avenir, condamnés à l’ennui d’un éternel présent, ils ne peuvent échapper à la déréliction que par la reconnaissance du groupe des pairs. Ce « respect » (« la réputation ») s’acquiert dans le monde de la « culture de rue » par la capacité de défendre un honneur constamment mis à l’épreuve par « les vannes » ou les agressions des alter ego ou de toute autorité qui tente de s’imposer à eux (à commencer par la police) : force et courage physique, d’une part, et sens de la répartie (« la tchatche »), d’autre part (d’où les affrontements individuels et collectifs entre bandes ou contre la police), qui perpétuent les pratiques caractéristiques du « monde des bandes ». Mais le respect est aussi subordonné à la capacité de se procurer les attributs statutaires de « l’excellence juvénile » (vêtements de marque, voiture, argent de poche) : « la débrouillardise » et le capital social nécessaires pour pouvoir prendre pied dans le « bizness ». L’accès au marché du travail illégal (deal, vol, recel et vente de diverses marchandises) apparaît comme un vecteur de réhabilitation économique et symbolique (« être quelqu’un ») par rapport au groupe de pairs et/ou à leurs parents, dans un univers où, de plus en plus, « avoir » c’est « être ». L’appartenance au groupe des pairs, plus ou moins investi dans « le biz », est à la fois un moyen et une fin : moyen d’accès au capital économique (et à l’indépendance financière par rapport à leur famille d’origine), arène de la reconnaissance, support d’une réhabilitation symbolique qui permet d’« être comme les autres ».

Advertisements