J’ai eu la chance d’aller en Arménie, un pays qui est le nouveau Far West, dans un état de délabrement. Depuis la chute de l’URSS, l’observatoire a été négligé. Équiments obsolètes. Logements spartiates. Bien loin les années 1960/70 quand le projet SETI tenait ici ses conférences internationales. Viktor Petrosian n’était pas né, mais il est nostalgique de cette époque où la conquête spatiale faisait encore rêver. Enfant, il s’est juré d’amener l’humanité dans l’espace. D’autres l’ont entre temps plongée dans un cyberspace exécrable. Viktor voulait inventer un nouveau mode de propulsion, aucune innovation scientifique majeure ne lui a permis de surpasser les avancées du XXe siècle. Un mur théorique s’est dressé, apparemment infranchissable. Viktor sait désormais que la percée ne sera pas son œuvre. À trente-cinq ans, il a dépassé l’âge du pur génie. Il entre dans celui du labeur et de l’expérience. Sara Cash réveille en lui des pensées d’un réalisme déprimant. Autant de raisons pour mettre en doute son annonce. Viktor n’a pas oublié ses classiques. Surtout Nikolaï Kardashev. L’auteur en 1964 de l’échelle du même nom. Point de départ : la consommation énergétique d’une civilisation ne cesse de s’accroître. Quand elle a dévoré toutes les ressources planétaires, elle s’attaque à celle de son soleil, puis à celle de sa galaxie. Elle passe ainsi du niveau I, au niveau II puis au niveau III de supercivilisation. Belle ambition. Les écologistes ont depuis montré qu’une civilisation s’autodétruit probablement avant d’atteindre le niveau I. Aucune civilisation ne pourrait devenir spatiale. L’univers se protégerait en quelque sorte. Alors, à quoi bon établir un contact ? Pour faire coucou. Pour échanger la même impuissance. Pour annoncer sa fin imminente. — Nous sommes de type I à 90 %, déclare Zarmina. — Nous sommes à 80 %, répond Terra. Viktor se demande pourquoi ses semblables ne vivent pas aussi frugalement que lui : d’eau fraîche, d’un peu de vodka et d’amour. Il sait : leur fichu cyberspace. Toujours plus de machines, de données, de virtualité. C’est une véritable invagination de l’univers. Sara Cash ferme son clapet. Elle s’efface de l’écran. Elle disparaît dans le monde qui l’a vu naître. Avalée. L‘apocalypse numérique a commencé.

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